Avortement : un débat inutile en 2012

Adrian Wyld/Presse canadienne

Adrian Wyld/Presse canadienne

Le député fédéral Stephen Woodworth a déposé une motion afin de rouvrir le débat sur l’avortement. Il va sans dire qu’il est conservateur. Je sais que ce parti vit en 1950, mais là, ce n’est même plus drôle.

Je n’ai jamais subi d’avortement, mais je me doute que l’intervention n’est pas une activité intéressante. Ce moment est le résultat d’une réflexion longuement pesée et soupesée parce qu’élever des enfants requiert des qualités que tout le monde n’a malheureusement pas. Malgré tout, il n’est pas nécessaire de réussir un examen pour devenir parents : souvent la nature fait bien les choses ou elle demande un peu d’aide.

L’avortement reste une méthode d’interruption volontaire de grossesse. Je le répète : volontaire. Il ne s’agit pas d’un moyen de contraception. Le recours à l’avortement est l’ultime solution à un problème humain effrayant : décider de la vie ou de la mort d’un être en devenir. Parce qu’il demeure "en devenir" alors que la femme, elle, reste bien présente. Lorsque la décision penche vers l’interruption, plusieurs questions surgissent dans la tête des femmes.

Certaines femmes pensent qu’elles n’ont pas de vie décente à offrir à un futur enfant. Elles choisissent d’interrompre le développement des cellules afin de ne pas hypothéquer leur propre vie et la seconde qui pourrait exister. Cette phrase paraîtra sans doute très dure pour les pro-vie. Je comprends.

La vie surprend de différentes façons. Elle décide bien celle qui fait son affaire. Je refuse de juger la décision d’avorter. Si une femme gardait un enfant, peut-être qu’elle n’aurait pas de vie décente à lui offrir et qu’elle créerait un pensionnaire supplémentaire pour la rue. Peut-être que le père est parti après avoir appris la nouvelle. Peut-être que la dame hypothéquerait sa vie parce que si elle accouche elle risque de devenir paralysée pour XYZ raisons.

L’adoption ne reste pas une solution systématique. En effet, mener un enfant à terme, le porter pendant 9 mois, récupérer d’un accouchement pour ensuite donner son enfant!? J’ai beaucoup de difficultés à imaginer mener une grossesse à terme incognito et ensuite se présenter en société comme si de rien n’était.

Et les pères dans tout ça. Messieurs, bien que vous ayez une contribution dans la procréation, il n’en demeure pas moins que la femme porte l’enfant 9 mois, se retire du monde du travail, le met au monde et tente de récupérer aussi rapidement que possible. Vous avez évidemment votre mot à dire, mais, ne vous en déplaise, la décision ultime repose sur les épaules de la femme : elle voit son corps se transformer, ses hormones modifier tous les aspects de sa personne physique, psychologique et mentale. Elle a un être qui grossit au fil des semaines dans son ventre à compter du 1er trimestre. Si la grossesse tourne mal, elle met sa vie en danger. Vous aurez beau lui dire qu’elle demeure aussi séduisante, qu’elle est forte de porter la vie : elle, elle ne le ressent pas nécessairement ainsi. Vous ne pourrez jamais comprendre. Les femmes ne vous le reprochent pas : c’est une simple question de nature. Cependant, comprenez que vous n’avez pas le loisir de décider ultimement si votre conjointe garde ou non un enfant : elle ne vous appartient pas. Vous avez l’obligation de dire ce que vous en pensez, mais vous n’avez aucun pouvoir sur un autre être humain.

Je demande donc aux pro-vie de cesser d’hurler que l’adoption demeure une alternative. Avez-vous déjà pensé donner un de vos enfants en adoption? Bien sûr que non. Alors comment pouvez-vous penser qu’il en sera plus facile pour une autre femme. Une autre idée des pro-vie reste la culpabilité : vous tuez nos enfants! Calmez-vous : soit vous acceptez un avortement ou vous retrouvez une femme morte au bout de son sang parce qu’elle aura essayé d’avorter elle-même. Déjà que "vous tuez nos enfants" demeure sensationnaliste, la mort d’une femme vous importe-t-elle moins?

Il ne s’agit pas d’égoïsme. Les femmes qui avortent ne se disent pas : "ah flûte, un enfant m’empêchera de me payer mon cellulaire intelligent". Non, je présume que non et j’espère que non. La réflexion reste beaucoup plus grande et le choix, lorsqu’il s’arrête sur l’intervention, demeure une peine. J’en suis presque convaincue. Je ne peux que présumer.

Je demande donc aux pro-vie : si vous refusez l’avortement comme ultime recours en cas d’un beau cadeau de la vie, mais au mauvais moment, n’attribuez-vous pas ainsi plus d’importance à la vie d’un humain qui n’existe pas encore qu’à la vie d’une femme?

Des enfants et des parents en théorie

Il existe de mignons petits êtres à qui on demande de tout connaître avant leurs 5 ans et à qui on veut offrir le plus de libertés possible. Et oui, je parle des enfants. Dans la foulée des parents qui veulent exempter leurs enfants du cours éthique et culture religieuse, j’ai eu envie de partager mes constats sur ces petits êtres roses adorables comme tout qui dirigent le monde sans le savoir.

D’entrée de jeu je vous le confirme : je n’ai pas d’enfant. Et non, mes observations et apprentissages reposent sur 5 étés complets à 10h par jour à avoir entre 4 et 6 enfants sous ma responsabilité. Avec ma patronne, nous en avions au plus 9 à deux et elle-même en a eu 4. C’était une garderie en milieu familial et croyez-moi, lorsqu’on est en contact avec des enfants tous aussi différents les uns que les autres et qu’on a la chance de discuter avec une mère de 4 poussins : vous en apprenez sur la façon dont ces êtres fonctionnent. Et en vieillissant, j’ai remarqué que notre société devient folle. Ne me dites pas : “tu ne peux pas comprendre, ce ne sont pas les tiens”, je l’ai entendue mille fois. Et je vous encourage à lire avant de me dire que je suis complètement dans le champ.

Autre temps, autres mœurs : les deux parents travaillent, les enfants vont en garderie. Les principes psychologiques évoluent et mentionnent que l’enfant socialise en garderie contrairement à s’ils restaient à la maison avec leur mère ou leur père. Les familles étant moins nombreuses, il est vrai que les enfants ne sont plus 50 dans une rue pour jouer dehors; alors la garderie reste le lieu de prédilection pour mettre l’enfant en contact avec d’autres. Cependant, je sens dans ce constat une simple façon de déculpabiliser les parents. Oui, beaucoup d’entre eux se sentent coupables de les laisser à la garderie et au lieu de se dire “c’est comme ça, nous les verrons ce soir”, ils se cherchent des prétextes. Vous n’avez pas à vous sentir coupable : pour offrir une vie décente à vos enfants, vous devez travailler pour gagner des sous. Par contre, je comprends qu’il soit difficile pour un parent de laisser son enfant sous la supervision d’autres personnes.

De plus, nous voulons énormément laisser nos enfants libres. La liberté aux enfants, avec la définition que je lui donne, demeure une très mauvaise idée. La liberté, pour moi, n’est pas être à l’extérieur des prisons. La liberté demeure la liberté de choix et les responsabilités qui viennent avec elle : plus une personne est libre, plus elle croule sous les responsabilités. Vous avez évidemment le choix de ne pas être d’accord que libertés entraînent responsabilités, mais réfléchissez-y encore : vous êtes libres de vous droguer, pourquoi ne le faites-vous pas?

Aussi, seriez-vous prêts à laisser à un enfant de 3 ans la liberté de choisir l’heure à laquelle il veut se coucher? Ne riez pas : à la garderie, un beau matin, je trouvais un des enfants très agité à son arrivée : il était bougon, grognon, bref, pas dans son assiette. Et son père, en le laissant, dit à son fils de 3 ans : “Et bien, tu as choisi de te coucher à 10h30 hier soir, c’est ça que ça donne”. Il était 7h du matin. Ce ne sont pas des blagues. J’ai pensé en moi-même : c’est ça, laisse-le nous fatigué à l’extrême, il va passer une superbe journée à venir au parc avec nous!? Il s’agit d’un exemple clair que la plupart des parents comprendront qu’il n’est pas question de laisser un enfant veiller aussi tard. Par contre, d’autres situations demeurent un peu moins claires.

Ultimement, un enfant a besoin qu’on réponde à ses besoins. Il y a les besoins physiques de base (protection, nourriture, vêtements), les besoins affectifs (amour, tendresse, affection, estime de soi) et les besoins parmi les plus difficiles à combler en tant que parents : les besoins psychologiques (constance, balises). Que c’est difficile d’être constant et d’exiger obéissance à un enfant. Dites-vous que si vous capitulez au dixième “non”, la prochaine fois votre enfant va vous tenir jusqu’au onzième. Il le fait par instinct : il sait que lorsqu’il hurle assez fort et pendant un certain laps de temps, ses parents capitulent. Alors il continue. Un scoop : d’une fois à l’autre, l’enfant ne compte pas le nombre de “non”; il agit de la même façon par laquelle son vœu a été exaucé la dernière fois que ça a marché.

Et je m’attarde sur ce point parce que nous commettons, à mon avis, une immense erreur en décrivant des enfants comme des êtres manipulateurs. Nous voulons coller un concept d’adulte à un cerveau d’enfant. Un enfant décrit comme un “manipulateur” l’est souvent par des parents qui capitulent. Je ne vous dis pas que c’est facile de résister et ne vous demande pas de sortir le bat de baseball chaque fois qu’un enfant chignera. Je vous mentionne simplement qu’un enfant s’essayera tant que son truc fonctionnera : par automatisme et instinct de survie. Un enfant veut une bébelle, c’est vital pour lui, il vous la demandera et vous le répétera sans cesse jusqu’à ce que vous disiez “oui”. Cependant, si vous dites “non” une fois et que vous vous en tenez à ce “non”, votre enfant saura que, quand bien même il le demanderait 150 fois, la réponse restera la même. Dans le futur, il arrêtera après une fois. Ça fonctionne très bien avec les enfants des autres.

Et voilà le gros défi en tant que parent. L’âme et l’amour propre de papa et maman restent torturés et souffrants lorsqu’un enfant répond méchamment un “je t’aime pu”. Si vous saviez le nombre de fois que j’ai dit à ma sœur dans mon très très jeune temps, après une engueulade : “t’es pu ma sœur”, vous ririez bien. Évidemment, nous nous en amusons aujourd’hui parce que, même si j’étais affirmative comme si je disais une vérité absolue, nous savons très bien que c’est impossible. C’est la même chose avec le “je t’aime pu”. Je vous le concède : c’est infiniment plus difficile de se faire dire un “je t’aime pu”, mais regardez les réconciliations avec vos enfants après avoir été autoritaire. Aussi, regardez vos enfants agir lorsqu’ils sont fâchés et qu’ils vont bouder. Ils ne se sentent pas bien. Ils vont finir par revenir tôt ou tard. Avec les enfants des autres, j’ai eu l’occasion d’exercer une certaine autorité (il y a des jours où je les aurais étranglés ;) mais je les aimais tellement ces enfants-là). Et même s’ils me boudaient, ils finissaient toujours par revenir et ils étaient contents que je les prenne dans mes bras. Ceci étant dit, le gros défi de la vie est évidemment de rester ferme sans en faire une maladie lorsque les sentiments de parents sont impliqués.

Avec ces petites histoires, je voulais mettre la table pour ouvrir la porte à la possibilité que, peut-être, nous voulons trop que les enfants soient “libres de choisir” en pensant un peu trop souvent qu’ils ont l’expérience, le jugement et les connaissances de leurs parents. Puisque je n’ai pas d’enfant et que j’ai été fortement en contact avec eux, je pense avoir un recul que des parents ne peuvent pas avoir avec leurs propres enfants.

Les enfants sont tous intelligents, brillants, curieux, instinctifs et plus encore. Cependant, ils n’ont pas la même information que les adultes afin de prendre toutes les décisions ayant un impact sur leur vie. Ce n’est pas tout à fait comme l’expression “si vieillesse pouvait, si jeunesse savait”. C’est plutôt que nous voudrions que les enfants décident de leur religion, leurs choix de vie, leurs écoles, leur marche à suivre “comme des grands” en pensant qu’ils ont les mêmes informations, préoccupations, capacités que les adultes pour prendre la bonne décision pour eux.

Lorsque nous prenons une décision en tant qu’adulte, il nous arrive de nous dire quelques années plus tard : je n’aurais pas dû. Cependant, avec l’information et les sentiments que nous avions à l’époque, nous avions pris la meilleure décision avec ces connaissances-là. C’est la même chose pour les enfants à l’exception qu’ils leur manquent des gros bouts d’information que nous présumons qu’ils possèdent. Ce n’est pas par méchanceté, c’est que nous oublions de voir la situation selon leur perspective.

Par conséquent, il est impératif de les écouter afin de décoder leurs passions, leurs idées dans les mots qu’ils utilisent. Il s’agit de les accompagner et parfois, il est nécessaire d’imposer : une heure de coucher par exemple. Les enfants ne demandent pas grand-chose. Nous croyons qu’ils demandent énormément parce que nous les regardons avec nos yeux d’adultes.

Ce que nous connaissons par l’expérience nous semble tellement évident que nous perdons l’idée que tout ceci a été acquis avec les années. Et le jeu devient complexe en tant que parent : les émotions sont impliquées, il n’existe aucun recul devant les propos de la chair de votre chair. Il y a aussi l’influence du groupe, l’intimidation subie par les enfants. Il devient très difficile de guider ces futurs adultes lorsque certains parents ne le font pas eux-mêmes pour leurs propres enfants.

Qui a dit qu’il était facile d’être parent de toute façon?

@ Le Devoir

@ Le Devoir